En Prélude au 65e me anniversaire du Grand Orchestre Septentrional
Written by Wilfrid Supréna    Wednesday, 29 February 2012 23:35    PDF Print E-mail

(Une Série d’articles sur le Cap et Septent)

 

Pour l’histoire : Choix Mémorable de Deux Titres Musicaux du Grand Orchestre Septentrional

 

      Avril 2009 à l’auditorium du York Collège de Queens, une performance extraordinaire, une prestation sans faille et inégalée du grand Orchestre Septentrional dans l’éxecution de ‘Nap Reziye Nou Peri” une création du Maestro Hulrick Pierre Louis en 1962, mérengue lente chantée, en la circonstance, par Jean Michel Saint Victor, alias Zouzoul, (Kite l Mache) accompagné de Jacques (Doudou) Chancy, Gros-Mornais, petit frère du maestro Georges Loubert Chancy, au sax alto dans un solo époustouflant.

 

     Feu Maestro Hulrick Pierre Louis en l’honneur de Qui ce concert était organisé par le Club Septent d’Amérique (CLUBSEPTAM) pour lui rendre, de son vivant, un hommage  mérité, n’en croyait pas ses yeux et ses oreillles. A la fin de l’éxecution , il a cru opportun et nécessaire de se lever, se déplacer malgré le poids des ans, la maladie et surtout les limitations de ses nerfs moteurs, et gravir les marches du podium pour présenter  ses salutations et sa déférence à ces deux artistes, invités d’honneur de cette magnifique célébration.

 

    Au même moment dans l’assistance, sur les gradins de l’auditorium, quelqu’un –un intrus pour certains, un provocateur pour d’autres ou pire, un “Tonton Macoute”, nostalgique des frasques de cette ère, réclamait à cor et à cri l’interprétation de “Prezidan Avi”, un autre tube de la même époque qui a contribué énormément au succès, à la notoriété et à la popularité  croissante de l’orchestre dans tous les coins  et recoins du pays. Naturellement, des membres de l’assistance assis en amont et en aval ou directement à côté de ce “dérangé’ se sont ligués pour lui trouver les moyens appropriés de se taire. Un murmure réprobateur et hostile a accompagné ce “quidam” jusqu’ à sa sortie de l’auditorium.

 

      Cependant, certaines questions restaient pendantes eu égard à l’insistance de ce gentilhomme apparemment dans la deuxième moitié de sa soixantaine à agir de la sorte. Y-avait-il un rapport ou des rapports de cause à effet entre ces deux titres de Septent: ‘Nap Reziye Nou Peri et Prezidan Avi”? Le maestro Hulrick Pierre Louis le savait bien! La majorité des musiciens de Septent aujourd’hui disparus le savaient pertinemment; Certains « barons » du régime de Papa Doc, Luc Desir et son cousin Michel Francois (Gran Zòrey/Lacolombe) le savaient parfaitement bien. La réponse est: Oui.

 

  Le premier titre “Nap Reziye Nou Peri” gravé sur le premier album de Septent en Décembre 1962 a failli signer l’arrêt de mort de l’orchestre. La seconde composition, “Prezidan Avi”, (Ete 1964) a, par contre, prolongé l’existence de cette organisation musicale pour lui  permettre, dans des conditions souvent ardues, ingrates et maintes fois risquées de grandir, se développer et se métamorphoser en cet important patrimoine historique et culturel du Nord de Haiti qui va boucler ses soixante cinq ans d’existence, l’an prochain. Comment?

 

De 1958 à 1964, l’année de l’instauration de la Présidence à vie par Duvalier père à qui le général Antonio Kebreau avait remis la présidence sur un plateau d’argent, 7 ans auparavant, les opposants au régime politique, de droite comme de gauche et même des anciens alliés, multipliaient erreurs politiques  après erreurs militaires.

 

D’opérations coup de poing (Occupation des casernes et garnisons militaires à Port-au-Prince (1958) et Ouanaminthe (1963) en passant par des tentatives de développemnt de la guérilla en milieu rural (Jacques Soleil et ses cinq compagnons d’infortune à Bombardopolis, Nord Ouest, 1961), et les treize opposants de Jeune Haiti (Grande Anse/Jérémie, 1963), l’opposition politique s’était enfermée graduellement dans une enclave sans aucune porte de sortie. Leur échec momentané et spectaculaire a entrainé et consolidé les velléités autocratiques et totalitaires du régime et par dessus tout a permis au pouvoir politique d’élargir sa base, la vassalisation de l’institution militaire étant chose accomplie.

 

Ailleurs, après l’echec de l’invasion de la baie des cochons (1961) et l’installation des fusées à tête nucléaire de portée moyenne par les soviétiques dans la plus grande ile de la Caraibe, l’ile des cigares, (1962), les yeux du capital financier international voyaient rouge partout au Brésil en Amérique latine et au Congo en Afrique.

 

Chez nous en Haiti, le pouvoir politique et militaire voyait des rebelles partout. Là où les rebelles n’existaient guère, les suppôts du régime les avaient tout bonnement créés.

 

Au Cap, une hibernisation des activités politiques était à l’ordre du jour. Les tumultes liés à la déstabilisation du pouvoir dans la république“prédatrice”de Port-au-Prince avaient peu d’échos directs sur la société capoise en général. Vu le support qu’elle a accordé au général président, Paul Eugène Magloire (1950-1956), Morinois côté paternel et Aculois côté maternel, la gent intellectuelle capoise méfiante avait peur des représailles qui pouvaient venir des nouveaux occupants du Palais National à n’importe quel moment. Et pour cause.

 

Les Capois, en fait, avaient commencé à trouver des motifs de fierté -entendez christophienne- dans d’autres domaines, musical en particulier. C’était la fête, l’apothéose même, au Cap, après la sortie des premiers disques sur trente trois tours de Septent en 1963 et 1964. Sur les ondes des deux principales stations de radio de la ville, à cette époque, La Voix du Nord et Radio Citadelle, les commentaires n’en finissaient pas et les éloges ne tarissaient pas. A l’école, sur les places de récréation publiques,(Place Toussaint Louverture, Place Montarcher, Parc Vincent et la Place d’Armes),  les discussions faisaient rage. A longueur de journée, on n’écoutait et ne parlait que de Septent et de Mambo Bossu, Cité du Cap Haitien, Nap Reziye Nou Peri etc…On les chantait aussi. Nous essayions autant que faire  d’imiter la voix claire, limpide et assurée de Roger Colas…….

 

Des rebelles, on n’en connaissait pas au Cap. Jusqu’au jour où la tête décapitée et en putréfaction de Pierre Blucher Philogène, ancien officier  de l’Armée d’Haiti, devenu commerçant a été paradée à la Rue des Marmoussets, Rue Espagnole (Rue L) par des hommes et des femmes habillés en gros bleu, chapeau de paille, foulard rouge, revolver de calibre 38 à la taille, fusil M1 en bandoulière et machette à la main, avant d’être transportee à Port-au-Prince. Jusqu’au jour où le jeune maestro Hulrick Pierre Louis a été convoqué, toutes affaires cessantes, au Palais National par le Président Francois Duvalier en personne. Jusqu’au jour où tous les parents de la ville convinrent de menacer leurs enfants “d’enlever leur épiderme” avec leur rigoise au cas   ils  les surprendraient à fredonner Yo Bel, Yo Anfom, Nap Reziye Nou Peri, refrain de la chanson “Nap Reziye Nou Peri”

 

La peur et la panique avaient envahi la ville. On avait peur pour l’orchestre, ce nouvel ambassadeur de l’identité capoise et septentrionale après Oswald Durand, Anténor Firmin et Jean Price Mars. On avait peur également pour le jeune et dynamique Hulrick Pierre Louis, leader de Septent. Ses parents et son entourage savaient qu’il avait appuyé Clément Jumelle aux élections de 1957. Ils avaient la frousse et se perdaient en conjectures.

 

Il paraissait que la convocation avait rapport avec certaines de ses compositions, dont: Pwoblem (Ibo) décrivant les péripéties d’un père de famille de six enfants, sous employé, pensant au suicide parce que ne pouvant subvenir à leurs besoins; Mwen Se Abitan (Kongo), Konbit (Ibo et Petro),ou Ranpono(Kongo) d’Alfred Moise traitant et mettant en relief l’esprit d’appartenance, l’identité et la solidarité paysanne à un moment où l’ouvrage du francais Paul Moral, Le Paysan Haitien jugé trop subversif connut un autodafé clandestin.

 

L’objet de la convocation était rendu public au Palais National par le président Duvalier lui même en présence des cinquante septards et les duvaliéristes de la première heure. L’orchestre Septentrional et le maestro Hulrick Pierre Louis, nommément, étaient accusés de faire le jeu des rebelles qui en voulaient à son gouvernement en essayant de subvertir la jeunesse capoise à travers des chansons jugées très et trop élogieuses à l’endroit de ces “fils dénaturés du pays… ces apatrides”. Le président cita la composition ‘Nap Reziye Nou Peri” leurrant le peuple et présentant une situation tout à fait en dehors de la réalité. “ Les fils de la Révolution dans l’arrière pays battaient ces soit disant rebelles à plate couture et les poussaient en retraite” alors que Septent chante “Rebel Yo Anfom, Se Vre,” le président dixit. Voilà! Oh! La!la!

 

Confusion et tension dans la salle. La timide intervention du maestro pour expliquer et porter le président à se déjuger n’en fit rien. La tension continuait d’augmenter et un verdict pouvait survenir à n’importe quel moment, tranchant comme un couperet. Le Limonadien, Luc Desir comme toujours était silencieux, détaché et n’avait aucun état d’âme. Michel Zòrey/Lacolombe, cinquante septard, capois pur sang, propriétaire du bus La colombe, à qui Septent avait dédié une mérengue carnavalesque titrée ‘La Colombe”, ami personnel et protecteur du maestro Hulrick Pierre Louis sollicita un sursis et l’obtint pour permettre au président d’écouter la chanson en question.

 

Incroyable mais vrai. Le disque de Septent n’était pas disponible au palais national et à Port-au-Prince. Des déplacements rapides  étaient organisés en voiture et à motocyclette puisque le téléphone était une commodité rare à cette époque. Enfin, sur un phonographe du palais la composition, sujette à une controverse qui aurait pu être fatale à bien des  égards, était écoutée plus d’une douzaine de fois par le président et ses “conseillers politiques”. L’astuce et la supercherie utilisées par les sbires capois du régime pour substituer Rebel Yo Anfom  a Yo Bel, Yo Anfom dans le refrain de “ Nap Reziye Nou Peri”  ont été vite comprises et les noms de ces imposteurs ont été livrés à l’assistance: un Moustachu et un Nabot. Des dommages irréparables contre Septent, la Ville du Cap, le Nord, la paysannerie haitienne, le pays tout entier ont pu être évités de justesse.

 

Fait rare dans l’histoire politique haitienne, le président présenta ses excuses au Maestro Hulrick ainsi qu’aux autres musiciens  qui l’avaient rejoint et accompagné entretemps tels que, Alfred Moise, Roger Colas, Jacques Francois(Ti Jacques Trompette) etc… . Il leur promit toute son aide.

 

Au retour, et à l’instigation de Michel La Colombe, le talentueux musicien et compositeur Alfred Moise écrira et arrangera ‘Prezidan Avi” sur un rythme de feu qui passera en la circonstance du stade d’éxpérimentation à la sacralisation.  Insérée sur un disque de 45 tours, la composition captera l’attention de Papa Doc et toute la faune duvaliériste. Par la suite, l’orchestre Septentrional performera au Palais National sur invitation spéciale. Les mauvaises langues raconteront qu’on aura vu pour  la première fois le dictateur éxécuter des pas de danse avec sa femme à l’écoute de Prezidan Avi, sous les yeux ébahis et stupéfaits des courtisans et admirateurs.

 

L’aide promise vint quelques années après et se concrétisa sous la forme d’un bail à ferme d’un  terrain vacant de l’etat qui a servi antérieurement comme  parc de récréation pour enfants. L’orchestre y construisit son propre night club, le Feu Vert, et plus tard, une salle de cinéma  à côté  du night club, le Septent Théatre.

 

Sur le plan musical, Septent a continué à multiplier des hits dans tous les styles et tous les rythmes qui feront courir, bouger, danser, et aussi réfléchir les haitiens de toutes les couches sociales tant en Haiti que dans la mégalopole américaine.

 

Les septentrionalistes et les mélomanes avertis ne se sont jamais lassés  d’écouter ou de danser : Madan Bonga(Ibo), Ou fe Chita w (Ibo), Adelina (Ibo), Machan’n Akassan (Ibo, et plus tard Ibo-Petro), Van tanpet (Ibo), Juanita(Ibo), Ti Nelle(Ibo), Franchise (Contredanse /Rythme de feu), Joujou (Kongo de Feu) Pase Cheve (Kongo), Koze Koze (Kongo), Tanbou Frape(Petro), Vieux Tonton (Petro/Raboday), Maryana (Petro), Chofe Otomobil (Pachanga),  Tout MounDamou (Pachanga), Mango Rozali (Pachanga), Petite Fleur (Pachanga), La Vi Mizisyen (Calypso/Rythme de Feu), Louise Marie, Gisele, Toi et moi, Fredelyne, L’Aveugle, Marie Lourdes, Manman mwen, Ironie, Gladys, Indignation, Se la Vi (Boleros), Bonjou Mari,  Fanatik Mondyal, Feu Universel, Pelerinage, Sispan Pale, Temwayaj, Mize Fanm (Rythmes de Feu), Caridad, Carole, Mona, Eva, La Capoise (Mérengues Lentes) etc…Parlant de mérengue, je m’en voudrais de ne pas mentionner quelques mérengues de troisième degré ou mérengues carnavalesques telles que : Precieux/Precieuses, Kanaval Premye Pri, Kanaval 25eme Anivèrsèr, Kanaval Twa Lawon, etc... La liste est tellement longue! Qui peut ne pas s’enorgueillir de ce riche et incroyable répertoire ?

 

      Enracinée profondément dans notre histoire, notre culture et nos traditions ancestrales, la musique de Septent a survécu à  toutes formes d’orage: politique, social et même culturel et personnel. Comme un Roseau, elle se tordit, se plia, s’adapta mais ne se brisa pas. Des talents s’en vont au sein de Septent. D’autres talents les remplacent. Alllez. Septent, le Soixante Cinquième c’est l’année prochaine et c’est demain!

 

Wilfrid Supréna

Professeur

Psychologie Sociale

Elmont, NY.

Janvier 2012 

 

 

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